S’il est un album d’Adagio qui se démarque vraiment des autres, c’est certainement le petit dernier, quatrième effort, intitulé à juste titre Archangels in Black. Oh que je sens déjà tout le monde grincer des dents, vous irréductibles et inconditionnels du prestigieux Underworld, réputé unanimement comme le chef-d’œuvre par excellence du groupe. Mais laissez-moi d’abord vous expliquer pourquoi, parce que bien loin de moi est l’idée de mettre en doute la valeur d’Underworld. Ma thèse est qu’Archangels in Black est, au sein du catalogue du groupe, le vilain petit canard, ou plutôt, le mouton noir, celui qu’on n’attendait pas, qui surprend par son audace et son originalité.
C’est une véritable symphonie de riffs mortels et de vitesse endiablée qui anime cet album qu’on pourrait compartimenter dans la niche (presque vide) du néoclassique extrême. Attribuer au groupe une étiquette power metal ou progressive n’est désormais plus juste tant la quantité d’éléments empruntés aux genres death et black est abondante. En continuité avec la tendance amorcée sur l’album précédent (Dominate, un bon disque mais qui manquait un peu d’unité à mon avis), Archangels in Black propose désormais un concert donné par une créature démoniaque ayant puisé les essences de Firewind, Dream Theater, Dimmu Borgir, Yngwie Malmsteen, Dragonforce et Necrophagist. Allez imaginer ! Le plus surprenant c’est que l’amalgame tient assez bien en un seul morceau.
Tout en demeurant assez complexe dans sa structure, la musique d’Archangels in Black est plus accessible que jamais : les passages et signatures de temps élaborés sont mieux intégrés et passent plus inaperçus que sur les efforts précédents, rendant le produit plus digeste. Bien entendu, de juxtaposer un style ultra mélodique à des influences agressives est risqué, et c’est là où le groupe excelle : la troupe de virtuoses français parvient à éviter le piège de trop vouloir varier ses influences et tomber dans le « n’importe quoi extrême à tout prix ».
Ce quatrième album de la formation marque aussi la venue d’un nouveau membre au sein du groupe, et non le moins important : le chanteur. Christian Palin, un Finlandais, prend les commandes d’une fort belle façon, et préserve l’intégrité mélodique du groupe avec une voix haute perchée, un peu nasillarde, mais qui au bout du compte s’adapte assez bien au son noir et romancé du groupe. Il est assisté par le guitariste, leader et compositeur Stéphane Forté, lequel prête ses cris death et black au timbre plus doux de Palin.
Forté et ses autres musiciens livrent quant à eux une performance fort inspirée et impressionnante. Tout est à sa place, on sent le souci de bien sonner en tant qu’entité et non pas individuellement. La basse est un vrai plaisir à écouter, les solos de clavier sont pertinents, les orchestrations donnent à l’ensemble un ton solennel, même parfois gothique, sans tomber dans les sonorités électroniques. Les neuf morceaux présentent des visages variés de la musique d’Adagio : on retrouve systématiquement des passages heavy sans prétention à la Pantera (le premier extrait commercial Fear Circus en est la preuve), des rythmiques sales frôlant le Rust In Peace, des ambiances et des progressions pas gentilles du tout, bref un concentré de métal énergique qui ne laissera personne indifférent. Les fervents du côté un peu plus cliché du power metal, sauce Sonata Arctica, trouveront également leur compte avec l’expéditive Getsu Senshi qui clôture l’album.
En tout et partout, Archangels in Black est l’album qui prouve que le mélange des genres peut être réussi. Bien que trop dense pour être assimilé d’une seule traite, le produit offert sur ce disque est un effort réussi qui a une valeur de réécoute très élevée. Beaucoup de groupes se sont cassés les dents en essayant de jouer dans la cour de l’extrême alors que leur « cœur » est autre; Adagio s’illustre et entre dans une nouvelle catégorie avec ce quatrième effort. Pas le chef-d’œuvre de l’année, mais il faut savoir reconnaître une exécution, une production et une inspiration colossales.