Symphony X Iconoclast
Critique par
Steven Harbour
''Il est tellement rare que les astres s'alignent et que le métal soit forgé avec autant de justesse''

Date de la critique: 1 juillet 2011
Compagnie de disque: Nuclear Blast
Date du publication: 21 juin 2011

Je ne me suis jamais permis (il me semble) d’accorder ce dernier demi-point symbolique. Jusqu’à aujourd’hui.  Que cela signifie-t-il ? C’est une excellente question.  Je vais donc vous exposer, dans les prochains paragraphes, ma vision de ce que sont les éléments formant un album de métal parfait.  À travers l’analyse de l’album, je vous ferai remarquer les points communs et qualités que je retrouve dans Holy Diver, Reign in Blood, The Legacy, Master of Puppets, Rust in Peace, Alice in Hell, Cowboys from Hell, Black in Mind, Hatebreeder, Imaginations from the Other Side, Symbolic, Natural Born Chaos, Train of Thought, Damage Done, Ghost Reveries et, aujourd’hui, Iconoclast.

J’aimerais commencer par dire que Symphony X n’était pas, dans mon livre, un véritable groupe de métal jusqu’à ce nouvel album.  Là je ne vous parle pas de « true métal » et de vinyles de Stormblast… Cependant, au fil des ans, plusieurs styles de musique ont emprunté au métal divers aspects (sons des guitares, techniques de solo, styles de chants, etc.) qui n’en font pas moins des genres respectables et valables. Ceci n’entraîne aucun sous-entendu péjoratif ou de sentiment de supériorité envers le métal.  Tout comme le seul album de métal de Dream Theater selon moi est Train of Thought, sans pour autant enlever quoi que ce soit au génie d’Images and Words ou Metropolis 2Symphony X se retrouvait donc dans une catégorie qui était plutôt « progressif » même si les tendances métal étaient plus frappantes que chez Dream Theater.  On pourrait jouer sur les mots longtemps et discuter ce qu’est le métal, mais mon point est simplement que si on veut pouvoir s’amuser à discuter et critiquer, à un moment, il faut restreindre ce qui entre dans la discussion sinon ça devient inutile. Pour moi, tous les albums que j’ai listés plus haut sont dans le même panier.  Que j’écoute Symbolic ou Master of Puppets, je vais me faire aller la tête de la même façon et trouver ça bon pour les mêmes raisons. Les différences ne sont que cosmétiques.

Qu’est-ce qui me fait donc changer mon fusil d’épaule avec Iconoclast et le fait entrer dans ma définition du Métal parfait avec un grand M ? Plusieurs choses.  Premièrement, parlons consistance et approche d’écriture d’album.  Si vous jetez un deuxième coup d’œil à la liste d’albums ci-haut, vous remarquerez qu’ils ont tous en commun d’être des albums qui sont très forts, uniformes et, bien que certaines pièces aient connu plus de succès que d’autres, on ne peut pas dire que ça regorge de « fillers ». Il y a une saveur très précise que l’on retrouve sur chacune des pièces, une énergie et une intensité qui traverse l’écoute d’un bout à l’autre et un certain sens que chaque chanson représente bien cette saveur de l’album. J’ai donc beaucoup de difficulté à digérer les reproches envers Iconoclast qui mentionnent de la redondance, les « recettes » et autres commentaires du genre.  Dites-vous bien une chose, si on est rendu à reprocher aux albums de « n’être qu’une suite de chansons possédant chacune un début et une fin, incluant riffs, couplets, refrains et solo », ça va très mal. Il est tellement rare que les astres s’alignent et que le métal soit forgé avec autant de justesse, ne leur reprochons pas d’en profiter !

Je comprends que certains aimaient mieux l’approche progressive d’écriture d’album qui incluait une progression dans le style des pièces à l’intérieur même de l’album et qui donnait une impression que l’album était PLUS que la somme de ses chansons.  C’est tout à fait valable. Par contre, quand je mets mon chapeau de metalhead, ce n’est pas un critère nécessaire.  Ça peut être intéressant si bien exécuté, mais ce n’est pas une raison de lui retirer des points si ce n’est pas le cas. En fait je dirais même que ça introduit souvent beaucoup d’artifices qui ont tendance à devenir encombrants dans certains cas. Oui il est intéressant d’entendre les narrations à la « Oh mighty warrior » les premières fois qu’on écoute du Rhapsody (et encore…), mais après un certain temps on en a rien à foutre et on a hâte que le power métal commence.  À d’autres moment, chez Dream Theater par exemple, il me semble que j’aurais le goût que Strange Déjà Vu soit plus représentative de l’album et que The Spirit Carries On disparaisse.  Je mets par contre mon chapeau de « proghead » à la place et je m’ouvre à cette approche et j’ajuste mes critères en conséquence.  Tout ça pour dire que toutes les chansons sont bonnes sur Iconoclast, qu’il n’y a pas de moments faibles et qu’il est préférable d’approcher l’album comme un album de métal, comme nous l’avons fait pour tant d’albums dans le passé sans que ça ne pose problème. Au lieu de devoir se contenter de seulement une Sea of Lies, Smoke and Mirrors ou Inferno par album, on nous livre 83 minute de pur folie de cette envergure.  Appréciez-le et dites-vous que Symphony X peut très bien nous arriver avec un délire orchestral à la V/The Odyssey dans 4-5 ans sans problème.

J’espère par contre qu’ils garderont le même son de base.  Après près de 20 ans de vie active, Symphony X a finalement une production à la hauteur de leur talent.  D’abords, Micheal Romeo a branché sa guitare dans un « vrai » ampli et a engagé un gars pour « reamper » le tout. Comme cet album est assis sur une base beaucoup plus traditionnelle de riffs et de heavy métal, les productions précédentes ne lui auraient pas permis d’atteindre ce niveau de lourdeur et de puissance.  Notons au passage qu’il n’y a aucun, mais là aucun défaut de production (clipping et autres grichages). Vient se coucher par-dessus tout ça un immense Sir Russel Allen qui renvoie l’entièreté des chanteurs heavy dans les ligues mineures.  Il n’y a simplement pas de mot pour décrire l’étendue des styles, registres, tonalités et textures que ce gars-là est capable de produire à la perfection.  J’ai l’impression d’entendre Dio mélangé avec James Hetfield. Enfin un chanteur qui ramène cette puissance que ces deux chanteurs possédaient. J’entends clairement le même type d’approche que lorsque James chantait : End of Passion Play… Alors que son vocal agressif sur Paradise Lost semblait un peu forcé, on l’entend ici naviguer du rauque au doux, du grave au aigu et du feutré au perçant comme si de rien n’était.  Tout ceci est bien beau, mais ce ne sont pas des critères sur lesquels nous devrions nous baser pour coter un album. Un album mauvais peut sonner à la perfection et un chef-d’œuvre peut avoir eu des moyens de production bien modestes.

C’est donc bien sur la performance que nous devons nous attarder.  Cependant, il faut encore une fois se donner un cadre sur lequel on place notre référence.  Comme notre site s’appelle Capitale du Métal, je vais sans grande surprise me tourner à nouveau vers les joyaux du genre pour diriger ma discussion.  Par exemple : Metropolis 2, Symphony of Enchanted Lands, Temple of Shadows et Nightfall in Middle Earth sont aussi des albums parfaits selon moi, mais je ne les ai pas inclus au début de la critique car ils sont parfaits pour d’autres raisons que je ne crois pas utile d’inclure ici. Commençons donc par regarder l’utilisation des guitares.  Elles sont fortes, centrales à l’écriture des chansons et prédominantes. Donc pas de partitions épurées afin de supporter du texte, des orchestrations ou pour créer un produit plus accessible. J’en avais parlé lors de ma critique de Paradise Lost, Symphony X a fait beaucoup de chemin en termes d’écriture des partitions de guitares.  C’est encore plus frappant sur ce nouvel album. Chaque chanson a un ou plusieurs riffs excellents à partir desquels on développe d’autres idées musicales.  On prend aussi notre temps.  Le but du métal n’est pas de se dépêcher d’arriver au refrain populaire ni de créer des ambiances complexes. 

Le meilleur exemple est l’interlude à 3:14 de la pièce Heretic.  On a droit à un parfait riff de headbanging et on prend le temps de le jouer et de bien le camper avant que le chant ne s’y ajoute.   Ça me rappelle un passage similaire de la pièce The Blackest Day de Annihilator (à 2 :23).  Sur le DVD Live at Monsters of Rock, on voit Jeff Waters et Dave Padden se mettre face à face et partir à headbanger sur le riff, perdus dans leur bulle.  On voit ensuite la foule, les cheveux dans la face, le poing levé, les yeux fermés, entrer dans une autre bulle et tout le monde tombe dans une espèce de transe : un moment parfait de métal !  La batterie est aussi excellente, simple, mais pleine de subtilité. Exactement le même genre de mélange de simplicité et de technique qui faisait de Metallica, Megadeth, Slayer et cie les monstres qu’ils étaient à l’époque.  Ces techniques de « playing » ont bien évolué avec le temps, mais jamais je n’avais entendu toute la modernité de la virtuosité ainsi mise au profit du heavy métal qui a bercé mon enfance et adolescence. Symphony X avait compris « the music thing » depuis longtemps, mais ils ont maintenant bien compris « the metal thing ».  Iconoclast contient une très grande concentration de moments qui me font lever le poing, adopter une face de pas fin et qui me font chanter à haute voix. 

À ce sujet, ce qui me fait chanter à haute voix sont les paroles on ne peut plus efficaces.  Nous allons mettre une chose au clair.  L’objectif du chanteur de métal est de mettre les meilleures paroles possibles, c’est à dire les meilleurs mots/phrases, sur la musique afin de faire converger la musique et le chant vers un tout cohérent.  Ce n’est pas d’écrire un beau texte profond.  Parfois la sauce s’y porte bien et tant mieux à ceux qui le font et nous souligneront cet accomplissement à ce moment. Dans d’autres moments, il faut juste frapper fort dans le mile.  La pochette de l’album (d’ailleurs, merci Nuclear Blast pour le maudit livret style dépliant… on fera un téléthon pour vous acheter des broches…) ne montre pas des enfants abandonnés par leurs parents à cause de la cyber dépendance. Elle ne montre pas non plus de graphiques d’études sur l’obésité, le cancer et les corrélations avec l’inactivité physique engendrée par l’utilisation grandissante du multimédia dans nos loisirs.  On nous montre des gros robots et des cyborgs avec des aiguilles dans la tête.  Capiche ?  Comme pour le cinéma, parfois, simplement un « I’ll be back », « On my signal, unleash Hell » ou « Shooooowing! » est suffisant.  Après-tout, personne ne se plaignait que la moitié de Hatebreeder n’était que des « gwaaaarrrrr » qui étaient simplement bien placés de façon rythmique…


Si on s’attarde aux chansons plus spécifiquement, on y retrouve les genres que j’aime bien.  L’album commence et se termine avec deux longues pièces : Iconoclast et Madness Reign.  La première fait carrément tout exploser et la dernière offre une belle dualité pessimiste entre le feeling de « farewell tout va bien » de la mélodie principale et le vilain riff qui suit la ligne « let the madness reign ».   On a aussi droit à la traditionnelle balade avec la petite mélodie de piano. Il faut dire que c’est certainement la version la plus réussie de leur histoire.  Ça part tout doucement, et ça monte en intensité jusqu’à un solo puis ça redescend vers une fin tout en douceur. À travers cela on retrouve d’excellentes pièces qui sont parfois plutôt thrashy (Heretic, Electric Messiah, Light up the Night), parfois groovy à la Wicked (Dehumanized, Children of a Faceless God, Prometheus et Lord of Chaos) et parfois plus heavy mélodique à la Eve of Seduction (The End of Innocence et Bastards of the Machine par exemple). Lorsqu’on regroupe tout ça, on a un album très solide qui offre tout ce qu’un album de métal doit nous donner.  Ça ne veut pas dire que tout le monde va l’aimer.  Même le plus populaire album de musique de tous les temps n’a rejoint qu’une minorité… Tous les goûts sont dans la nature et il n’y a rien à y comprendre. Mais je ne vois pas d’erreur de style, d’écarts inappropriés, ou de prétentions injustifiées sur cet album qui me ferait lui enlever des points.  On ne se prend pas pour un autre, on n’essaie pas de sonner comme un autre et on n’inclue pas de singeries pour faire plaisir à un groupe démographique en particulier. C’est honnête, sincère et amusant au passage.

On a même pour la première fois depuis plusieurs années un album de Heavy/Thrash qui n’est pas un album d’un vieux groupe qui essaie de recréer la gloire d’antan. Après Puppets/Rust in Peace, j’ai l’impression que le métal s’est séparé entre le « technique » d’un côté et le « Rock n Roll » de l’autre.  Ceci a créé tout plein d’excellents albums de death technique, de progressif ou de power métal, mais rien qui me semblait une évolution réelle de ce qui était né à la fin des années 80.  Iconoclast nous offre tout ce qui était bon de Rust in Peace : des chansons longues, pleines de riffs avec des solos pour les fous et les fins.  On nous offre le côté énergétique du chant de Metallica ou de Dio.  On nous offre la lourdeur de Pantera. On nous offre tout ça sans avoir l’air d’un collage. On réussit à garder la signature si forte et unique de Symphony X. Est-ce que d’avoir accompli cela aura un quelconque effet? Absolument pas.  Je remarque malheureusement que nous sommes apparemment rendus à un point où le métal ne verra plus de grands rassemblements, de passion ou de succès car tout est fragmenté.  Si un groupe ne fait que de la bonne musique, ce n’est plus suffisant. Il faut qu’il y ait des histoires, que ça soit extrême, que ça soit mauvais volontairement, que les musiciens soient des mascottes, qu’il y ait un thème ou que ça soit Old school, mais new school. Au bout du compte, ça prend une « gimmick » à laquelle on va s’accrocher pour défendre un aspect quelconque de notre personnalité.

L’industrie et les labels métal ont depuis longtemps cessé d’investir pour « rendre » leurs produits populaires (dans une certaine mesure) et nous avons cessé de faire les efforts pour créer, par nos encouragements et notre admiration, ces groupes plus grands que nature qui représentaient pourtant si bien ce genre plus grand que nature qu’est le heavy métal.  Je ne dis pas que Symphony X devrait avoir plus de succès que les autres, mais je vois bien qu’ils n’en auront pas… comme les autres.  Je ne sais pas si tout ça est vraiment bon ou mauvais pour le métal en tant que tel. Ceci est une discussion pour un autre jour.  Je trouve tout de même triste de voir la qualité d’album que Symphony X ont et que plusieurs autres groupes nous offrent aujourd’hui, même si je ne leur ai pas tous donné la note parfaite, et de voir le peu de réponse de la part de la communauté métal. Je trouve que les reproches que l’on fait à ces groupes sont très discutables et on ne s’aide pas en tant que communauté en faisant ça.  Accept et Overkill sont trop vieux, Avenged Sevenfold et Bullet for my Valentine sont trop jeunes et cool, Blind Guardian et Rhapsody sont trop « musicaux », Dream Theater est trop compliqué, etc.  À travers ce genre d’attitude on perd des opportunités de découvrir d’excellents albums comme Iconoclast ou les derniers de Havok, One Man Army and the Undead Quartet, Amon Amarth ou DevilDriver car on est tous dans notre coin à bougonner à défendre des sous-styles au lieu de mieux les comprendre et de mieux les définir.

En fait on ne s’empêche pas tant de les découvrir qu’on leur refuse le succès qui leur permettrait de pousser leur art plus loin. Les revenus sont à la baisse et les salles de spectacle sont à moitié vides. Les groupes semblent tout de même survivre (pour l’instant) et ce retour à la petite échelle permettra peut-être au moins de résoudre le problème de distribution de l’industrie musicale. Heureusement, l’évolution technologique permet aux groupes d’accomplir beaucoup plus avec moins de moyens comme Symphony X nous le montre.  Oh, et en terminant, si vous achetez Iconoclast, achetez l’édition double!  C’est la « vraie » version.  La version simple est une version écourtée que le distributeur tenait à avoir (selon Micheal Romeo lors de son passage à Qc).

10

1
Iconoclast
2
The End of Innocence
3
Dehumanized
4
Bastards of the Machine
5
Heretic
6
Children of a Faceless God
7
Electric Messiah
8
Prometheus (I am Alive)
9
When All Is Lost


Paradise Lost
2007