Tous les amateurs de métal avertis savent qu’il est souvent impossible de ne se fier qu’à la classification d’un groupe pour pouvoir prétendre savoir comment est sa musique. Le groupe métal extrême Morgue, de Québec, en est un bon exemple. Bien que le groupe affiche une image et des propos foncièrement Black Metal, il serait très injuste de se limiter à ce style à des fins descriptives pour la musique qu’il présente sur son premier album, Flames and Blood. Mature, puissant et efficace, cet effort est livré tout en pesanteur et en brutalité… en y ajoutant même une touche d’audace !
Bien qu’il s’agisse du premier album pleine durée du groupe, Morgue fait preuve d’une grande finesse lorsque vient le temps de mélanger toutes ses influences, résultant en un album rafraîchissant et diversifié tout en demeurant homogène. Il est assez évident que les racines de Morgue se situent au niveau du Black Metal puisque c’est la principale atmosphère qui se dégage de l’album. D’ailleurs, rien ne pourrait être plus clair à l’écoute de l’introduction, qui traduit en sons ce qu’illustre la pochette. Un coquin blast beat plus tard et nous en sommes déjà à la première chanson, Incinerate the Crucified, qui se veut un hymne aux brûleurs d’église des plus efficaces… Très agressive et abrasive, la musique de Morgue ne comporte aucun artifice et est présentée par un quintet d’instruments que l’on pourrait qualifier de traditionnels pour le métal, soit deux guitares, une basse, une batterie et une voix… le tout livré par des personnages cadavériques au noms qui évoquent soit la guerre, la mortalité, le viol, la matière ou la grandeur. Pourtant, les rapprochements avec le Black Metal traditionnel s’arrêtent là.
Alors qu’Incinerate the Crucified révèle déjà quelques unes des influences variées du groupe, c’est avec I Walk a Path of Carnage que le chat sort du sac : Morgue est capable de mélanger les meilleurs éléments de plusieurs styles qui se boudent normalement. Le pire dans tout ça, c'est qu'il est très difficile de décrire cet aspect en mots sans donner de fausses pistes quant aux sonorités des chansons. Pourtant, l’exemple de la pièce I Walk a Path of Carnage en est un bon puisqu’on y retrouve des riffs rappelant presque Devil Driver. Certains puristes crieront peut-être à l’hérésie mais la brutalité des vocaux sur cette chanson et l’abrasion du riff slayeresque qui sert de rythmique au solo leur cloueront le bec, net sec ! Déjà qu’il est plutôt habile de bien mélanger ces éléments dans une même pièce, le vrai talent de Morgue réside dans sa capacité à exploiter ses riffs pour leur donner une efficacité infectieuse. Cela devient particulièrement apparent sur Destinée Funeste, qui est l’une des plus longues pièces de l’album, qui comporte une structure tout de même assez linéaire, mais qui parvient à conserver l’intérêt sur son entière durée. Encore une fois, les influences variées s’y rencontrent pour donner un kaléidoscope de saveurs métaliennes.
Point de vue compositions, Flames and Blood est un album très consistant qui ne comporte que très peu de longueurs. Chaque pièce a de quoi retenir l’attention. Que ce soient les performances particulièrement soignées de Mater Dolorosa ou le côté épique de To Below We Belong, Morgue propose des saveurs intéressantes sur toute la durée de son premier album. Le reste relève évidemment d’une question de goût. Côté performances, tout est en fonction des compositions et très peu de place n’est accordée aux prouesses techniques individuelles. Soulignons tout de même le travail des guitares, qui travaillent souvent de pair afin de créer des ambiances aussi lourdes que possible ainsi que la versatilité dont fait preuve Goliatt dans ses lignes de chant. Quant à la production de l’album, assurée par François C. Fortin, elle est presque irréprochable. Le son de chaque instrument est bien défini et l’équilibre des niveaux est optimal. Flames and Blood est un exemple de ce qui arrive quand un groupe sait s’entourer de gens qui savent comment porter leur musique à un niveau supérieur.
Vu la qualité de ce premier effort, vous devinerez qu’il est inutile de s’éterniser sur les points négatifs puisqu’il n’y en a que très peu. Ils méritent cependant d’être mentionnés, ne serait-ce que pour mettre en garde les lecteurs trop enthousiastes. Les deux premiers accrochages arrivent malheureusement main dans la main dans la première pièce, Incinerate the Crucified. En effet, puisque le reste de l’album comporte des textes faisant preuve d’un peu plus d’imagination et de raffinement, disons que celui d’Incinerate de Crucified fait un peu cliché ! Également, cette chanson comporte un des rares solos de l’album et il trahit un petit manque de fluidité dans le jeu de guitare. Les notes sont justes et l’ambiance qui s’en dégage est adaptée à la chanson mais la livraison est très crispée et manque de raffinement. Le dernier point est réservé à la basse, qui comme dans plusieurs albums de métal, n’est simplement pas assez audible. On sait qu’elle est là, elle habille bien la musique, mais il serait surprenant qu’elle n’ait rien d’autre à offrir que de la lourdeur…
Il n’y a pas vraiment d’autre moyen de décrire la musique de Morgue que de laisser l’auditeur se faire son idée en l’écoutant lui-même. Il est tout de même possible d’énumérer quelques noms, ne serait-ce que pour donner une idée des sonorités qu’il est possible de retrouver sur Flames and Blood, mais le mélange est tellement difficile à imaginer qu’il pourrait en repousser certains. En effet, qui aurait cru que les noms Dissection, Suffocation, Devil Driver et Slayer seraient énumérés pour parler des sonorités retrouvées sur l’album d’un groupe de Black Metal ? Une belle découverte à faire !