Que ce soit dans la musique, dans les arts visuels ou les arts dramatiques, l’expression artistique est quelque chose de très difficilement pondérable. Généralement, l’ouverture d’esprit de chacun permettra d’évaluer objectivement la valeur artistique d’un oeuvre, mais qu’en est-il de l’appréciation individuelle de ce même ouvrage ? Dès qu’il est question de goûts, des discussions animées s’élèvent et les passions de chacun s’enflamment dans une tornade tumultueuse d’arguments à savoir qui a tord et qui a raison. À cet effet, il faut faire très attention de ne pas classifier un groupe comme Cradle of Filth sous une étiquette Black Metal, d’autant plus qu’il serait aberrant de ne pas le faire! Un peu trop symphonique pour être purement Black Métal, définitivement trop malsain pour être autre chose, la musique de Cradle of Filth flotte entre deux eaux sur lesquelles se battent des pirates aux canons verbaux très sensibles.
Malgré tout, le groupe anglais Cradle of Filth nous revient avec un album concept du nom de Godspeed on the Devil’s Thunder. Le concept de ce nouvel opus est basé sur la vie et les activités socialement mal vues de l’homme qui est mieux connu sous le nom de Barbe Bleue. Avec un essai à l’horreur avec Cradle of Fear au tournant du millénaire, quelques apparitions à la télévision et un accent marqué sur l’esthétique et les images dans sa musique, le talent de Dani Filth à envelopper ses oeuvres d’un aspect théâtral très présent est connu de tous. Avec Thornography, le compositeur avait pris une approche plus linéaire et aussi plus accessible, laissant de côté l’enveloppe ambiante de sa musique. Sur Godspeed, sans vraiment revenir au degré d’intensité des premiers efforts, on retrouve une musique garnie d’arrangements orchestrés et de changements d’humeurs se mariant de près ou de loin au concept. Il serait exagéré d’évoquer l’époque de Dusk and Her Embrace mais avouons qu’il y avait longtemps qu’une telle vitesse n’avait été entendue dans la musique de Cradle of Filth. Si Midian avait été commandité par Red Bull, Godspeed en aurait probablement été le résultat.
Il n’y a pas de doute là-dessus, la vitesse est au rendez-vous. Cependant, il ne faut pas croire à un retour aux sources trop facilement. Il s’agit plutôt d’un album qui ferme la boucle sur l’évolution musicale de Cradle of Filth depuis Dusk and Her Embrace. En effet, l’élément conceptuel de Cruelty and the Beast, la mélodie de Midian et Bitter Suites, les propriétés accrocheuses et accessibles de From the Cradle to Enslave et Thornography, et risquons-nous même à parler de vitesse, tout se mélange ici dans un pot-pourri très rafraîchissant. Bien que le tempo de l’album soit généralement frénétique, il comporte quand même quelques morceaux qui pourraient être décrits comme des restants des sessions de Thornography et de Nymphetamine. Death of Love est probablement la pièce sur laquelle ces influences se font le plus sentir. Pour le reste, Shat Out of Hell, Darkness Incarnate, The 13th Ceasar et Tragic Kingdom sont de bons exemples des sommets de vitesse que Cradle of Filth a décidé d’atteindre sur Godspeed on the Devil’s Thunder.
Même s’il est très rafraîchissant d’entendre Cradle of Filth revisiter ses racines plus agressives, il manque encore un petit élément qui semble s’être perdu en quelque part entre Bitter Suites to Succubi et Damnation and A Day. Il ne faut être que légèrement attentif pour se rendre compte que le clavier, dans Cradle of Filth, a pris une tournure très différente de son apport symphonique des albums cultes du groupe. Sur Godspeed, bien que l’on puisse remarquer une volonté de revenir donner du volume à la musique, le clavier apporte une texture principalement ambiante. Nous sommes loin des progressions mélodieuses de Summer Dying Fast, par exemple.
Pour ce qui est de la voix, Dani Filth est égal à lui-même. Ce chanteur fait preuve de tant de variété dans ses choix de voix qu’il est tout à fait inapproprié de l’accuser de se répéter. Il fait ce qu’il a toujours fait, comme lui seul sait le faire. Parfois, sa performance semble forcée. Parfois, il en fait juste assez. La voix dans Cradle of Filth n’a-t-elle pas toujours été un cas d’aime ou n’aime pas? Pourtant, il serait faux de dire qu’il n’y a pas de nouveauté sur Godspeed au niveau du chant. En effet, plusieurs narrations ajoutent à la fois à la musique et au concept. De plus, il est possible d’entendre la fille de Dani Filth prêter sa voix à des choeurs d’enfants.
Finalement, Godspeed on the Devil’s Thunder remplit la promesse que le groupe avait faite de ramener de la vitesse dans sa musique. Peut-être l’inspiration a-t-elle suivi la vitesse lorsqu’elle fut injectée dans le processus de composition puisqu’il s’agit de l’album le plus consistant depuis Midian. Pour un amateur de Cradle of Filth moindrement ouvert, cet album sera appréciable sur toute sa durée. Pour les amateurs de vitesse, le bouton "skip" aura encore son utilité sur quelques morceaux. Pour ceux qui s’identifient plus au tournant accessible des derniers efforts, peut-être cet album sera-t-il un peu difficile à digérer à la première écoute. Quoi qu’il en soit, il est juste de croire que Cradle ait fait en sorte que tout le monde y trouve son compte, en offrant le meilleur de son imaginaire tordu.